COLUMBA D'IONA

Saint Columba était originaire d’Irlande, de la grande famille des O’Donnells, maîtresse de tout le nord-ouest de l’île. Il naquit à Gartan, dans une des régions les plus sauvages du comté actuel de Donegall, le 7 décembre 521. On y montre encore la dalle sur laquelle sa mère était couchée quand elle le mit au monde. Quiconque passe la nuit sur cette pierre est guéri à jamais de la nostalgie, qui fut, comme nous le verrons, la plus dure épreuve de notre saint ; les Irlandais obligés de s’expatrier vont toujours vénérer cette dalle, pour éprouver sa salutaire influence.

Dès sa plus tendre enfance Columba fut confié au prêtre qui l’avait baptisé et qui lui donna les premiers rudiments de l’éducation littéraire. Il fut familiarisé dès ses premières années avec les visions célestes qui devaient tenir une si grande place dans sa vie. Son ange gardien lui apparaissait souvent.

Un jour il reçut de lui l’invitation de choisir entre toutes les vertus celles qu’il lui plairait le plus de posséder. « Je choisis, dit le jeune adolescent, la virginité et la sagesse. » Et aussitôt il vit apparaître trois jeunes filles d’une merveilleuse beauté qui se jetèrent à son cou comme pour l’embrasser. Le pieux jeune homme fronça les sourcils et les repoussa rudement : « Eh quoi ! dirent-elles, tu ne nous connais pas ? – Non, pas le moins du monde, répondit Columba. – Nous sommes trois sœurs que notre père te donne pour fiancées. – Mais qui est donc votre père ? – Notre père, c’est Jésus-Christ, le Sauveur du monde. – Certes, répliqua l’adolescent, vous avez là un père bien illustre, mais quels sont vos noms ? – Nous nous appelons Virginité, Sagesse et Prophétie, et nous venons pour ne plus te quitter et pour t’aimer à jamais d’un incorruptible amour.

Columba étudiant

De la main du prêtre où il avait commencé son éducation, Columba passa dans une de ces grandes écoles monastiques où ne se recrutait pas seulement le clergé de l’Eglise celtique, mais où se formaient aussi les jeunes laïques de toutes les conditions.

Sa naissance royale lui valait, au sein de ces écoles, des honneurs qui ne plaisaient pas toujours à ses compagnons. L’un de ceux-ci, nommé Kiéran, qui plus tard se convertit et devint un saint, s’indignait de la primauté que semblait déjà exercer Columba, et la lui reprocha un jour amèrement. Mais pendant que les deux étudiants se disputaient, survint un messager céleste qui déposa devant Kiéran une tarière, un rabot et une cognée en lui disant : « Regarde ces outils et rappelle-toi que c’est tout ce que tu as sacrifié pour l’amour de Dieu, puisque ton père n’était qu’un charpentier, Columba, lui, a sacrifié le sceptre de l’Irlande, qui pouvait lui appartenir par le droit de sa naissance et la grandeur de sa race. » A ces paroles le débat fut clos et Kiéran devint le plus grand ami de Columba.

Columba poète et thaumaturge

Comme Columba achevait ses études et avait déjà reçu le diaconat, il arriva au monastère où se trouvait un vieux barde chrétien nommé Gemmain. Le jeune diacre, qui fut toute sa vie épris de la poésie traditionnelle de son pays, voulut se mettre à l’école du barde et partager ses travaux. Un jour qu’ils étaient sortis tous deux de l’enceinte du couvent et qu’ils chantaient ensemble à une certaine distance l’un de l’autre, apparut au loin une jeune enfant poursuivie par un brigand. A la vue du vieux barde elle accourut de toutes ses forces vers lui, espérant sans doute trouver une sauvegarde dans l’autorité qu’exerçait en Irlande les poètes nationaux.

Gemmain tout troublé appela son élève pour l’aider à défendre la malheureuse jeune fille. Celle-ci cherchait à se cacher au moyen de leurs longs vêtements, lorsque le malfaiteur la rejoignit. Sans égard pour ses défenseurs il lui perça le cou de sa lance, et la laissant morte à leurs pieds, il commençait à s’éloigner quand le vieillard désolé se tourna vers Columba et lui dit : « Jusqu’à quand Dieu laissera-t-il impuni ce crime qui nous déshonore ?

- Jusqu’à maintenant, répondit Columba, et pas plus tard, car à cette heure même où l’âme de cette innocente monte au ciel, l’âme de son meurtrier va descendre en enfer. » Et à l’instant l’assassin tomba mort.

Le bruit de ce châtiment soudain retentit dans toute l’Irlande et propagea au loin la renommée du jeune Columba.

A peine promu au sacerdoce, en 545, notre saint profita de l’ascendant que lui donnait sa naissance royale pour élever dans sa patrie de nombreux monastères. En outre, poète et barde, il chantait en vers populaires les grandeurs de l’Irlande. Il semble même avoir été plutôt barde que moine pendant la première partie de sa vie. Il en avait l’humeur vagabonde, agitée et ardente.

Le psautier de Columba

Comme la plupart des saints irlandais dont l’histoire a gardé le souvenir, il aimait passionnément à voyager. A cette passion s’en joignit une autre qui lui valut plus d’une mésaventure : celle des beaux manuscrits.

Les livres étaient alors très rares. Columba allait partout, en quête de volumes à emprunter ou à transcrire. Il essuya souvent des refus qu’il ressentait avec amertume. Cette passion causa le plus grand événement de sa vie, qui le transforma de poète vagabond et d’érudit acharné en missionnaire et apôtre. Ce trait montre comment notre saint, malgré ses vertus et ses miracles, se laissait encore aller parfois à la colère vindicative de sa race.

Etant en visite chez son ancien maître Finnian, abbé du monastère où il avait étudié, Columba trouva moyen de faire à la hâte une copie clandestine du psautier de cet abbé, en s’enfermant la nuit dans l’église où le livre était déposé, et en s’éclairant pour ce travail nocturne d’une lumière miraculeuse qui s’échappait de sa main gauche pendant qu’il écrivait et dessinait de la droite.

L’abbé Finnian, apprenant ce qui s’était passé, s’indigna de ce qu’il regardait comme un larcin et réclama la copie, dès qu’elle fut terminée, en se fondant sur ce qu’une copie faite sans permission devait appartenir au maître de l’œuvre originale, vu que le livre transcrit est le fils du livre original.

Columba, jugeant sa paternité encore plus incontestable, refusa de se dessaisir de son œuvre. La cause fut portée devant le roi de toute l’Irlande en son palais de Tara.

Diarmid, monarque suprême de toute l’île, était proche parent de Columba. Cette circonstance pouvait le rendre suspect de partialité en sa faveur ; cependant il se prononça contre lui.

Son jugement se formula en dicton rustique qui passa en proverbe chez les Irlandais : « A chaque vache son veau ; et, par conséquent, à chaque livre la copie qui en est tirée. » Columba protesta hautement : « C’est là, dit-il, une sentence injuste et je m’en vengerai. »

Sur ces entrefaites, un jeune prince, fils d’un roi tributaire, poursuivi comme auteur d’un meurtre involontaire, étant venu se réfugier auprès de Columba, le roi suprême le fit mettre à mort. Alors l’irritation du moine ne connut plus de bornes. L’immunité ecclésiastique dont il jouissait en qualité de fondateur de nombreux monastères aurait dû, selon lui, créer une sorte de sanctuaire inviolable autour de sa personne. Cette immunité était scandaleusement violée par le supplice de son client : Il menaça le roi d’une prompte vengeance : « J’irai, lui dit-il, dénoncer à mes frères et à mes proches ton jugement inique contre moi, l’immunité de l’Eglise violée en ma personne ; ils écouteront ma plainte et ils te châtierons les armes à la main. Mauvais roi, tu ne verras plus mon visage dans ta province jusqu’à ce que Dieu, le juge, ait dompté ton orgueil. Comme tu m’as humilié aujourd’hui devant tes seigneurs et amis, Dieu t’humiliera devant tes ennemis le jour de la bataille. »

Diarmid le fit saisir et voulut le retenir captif dans son palais. Mais, trompant la vigilance de ses gardes, Columba s’évada, la nuit, de la cour de Tara.

Le bon droit vengé

Parvenu dans sa province il ne négligea rien pour soulever contre le roi Diarmid les clans nombreux et puissants de ses proches et amis. Ses efforts furent couronnés de succès : le nord et l’ouest de l’Irlande prirent les armes contre le roi suprême. Celui-ci marcha au-devant d’eux, mais il fut complètement vaincu et obliger de rentrer presque seul à Tara ; Ce succès fut attribué à Columba, qui avait jeûné et prié de toutes ses forces pour obtenir du ciel le châtiment de l’insolence royale.

La cause de Columba était juste ; mais il avait mis trop d’opiniâtreté dans la vengeance. Aussi les évêques rassemblés en synode près de Tara l’excommunièrent en son absence pour avoir fait verser le sang chrétien.

Mais Columba n’était pas homme à reculer devant des accusateurs et des juges. Il se rendit au synode qui l’avait frappé sans l’entendre. Il y trouva pour défenseur un abbé nommé Brendan qui, à la vue de son illustre ami, se leva et alla l’embrasser : « Comment, lui dirent quelques membres du synode, pouvez-vous donner le baiser de paix à un excommunié ? – Vous feriez comme moi, lui répliqua Brendan, et vous ne l’auriez jamais excommunié si vous pouviez voir ce que je vois : une colonne de feu qui le précède et des anges qui l’accompagnent. Je n’ose mépriser un homme destiné par Dieu à être le guide de tout un peuple vers la vie éternelle. » Grâce à ces paroles et à un examen plus attentif des événements, l’excommunication fut levée à condition que Columba s’efforcerait par la prédication de gagner au Christ autant d’âmes païennes qu’il avait péri de chrétiens dans la bataille.

Exil de Columba

C’est alors que son âme semble avoir commencé à se troubler et que le remords jeta dans son cœur les germes à la fois d’une conversion éclatante et de sa future mission.

Il erra longtemps de solitude en solitude, de monastère en monastère, à la recherche de saints religieux, maîtres en fait de pénitence et de vertu chrétienne, les interrogeant avec anxiété sur ce qui lui faudrait faire pour obtenir de Dieu le pardon après le meurtre de tant de victimes.

Un saint moine qu’il consulta lui conseilla de s’exiler à jamais de l’Irlande. Malgré la blessure profonde que cette décision faisait à son âme, Columba obéit. Il s’embarqua, emmenant avec lui douze de ses disciples qui n’avaient pu se résigner à se séparer de leur maître (563).

Il aborda sur la côte d’Ecosse, à un îlot désert, appelé Iona, dont l’aspect morne et triste représentait l’état de son âme. Il était dominé par un sentiment qui ne s’effaça jamais complètement de son cœur : le regret de la patrie perdue.

Mais si amère qu’ait été la tristesse dont l’exil inonda l’âme de Columba, elle ne le détourna pas un instant de sa mission expiatoire.

Une fois installé avec ses compagnons dans cet îlot désert, d’où allait rayonner sur la Grande-Bretagne la foi chrétienne avec la vie monastique, une transformation graduelle et à peu près complète se manifeste en lui. Dominant plus énergiquement encore qu’il ne l’avait fait jusque-là la fougue de son caractère, il devint peu à peu le plus doux, le plus humble et le plus tendre des hommes. Agenouillé devant les étrangers qui arrivaient à Iona ou devant les religieux qui revenaient du travail, il les déchaussait, lavait leurs pieds et les baisait avec respect.

Mais la charité l’emportait encore en lui sur l’humilité : aucune nécessité spirituelle ou corporelle ne le trouvait indifférent.

Il était aussi dur pour lui-même que doux envers les autres. Il passait tout le jour et une grande partie de la nuit en prière, le travail des mains et la transcription des manuscrits.

La renommée de ses vertus lui attira bientôt de nombreux visiteurs qui venaient lui demander conseil ou vivre sous sa direction. Le nombre de ceux qui embrassaient la vie religieuse était si considérable que l’étroite enceinte d’Iona devint bientôt trop restreinte pour cette foule croissante. Elle dut laisser successivement échapper de ses murs de nombreux essaims qui allèrent implanter dans les îles voisines et sur le continent écossais des communautés soumises à l’autorité de Columba.

Non seulement Columba envoyait ses disciples convertir les peuples qui entouraient son île, mais lui-même, chaque année, quittait son abbaye pour travailler à les gagner au Christ. Ses efforts ne furent point stériles : tous les habitants de l’Ecosse quittèrent, à sa voix, les grossières superstitions des druides, pour embrasser la doctrine évangélique.

Columba retourne en Irlande

Mais ces missions peu lointaines ne pouvaient absorber toute son ardeur ; il revenait souvent à Iona où le soin d’une colonie irlandaise, établie depuis un siècle au sud de son île, venait s’ajouter à ses autres labeurs. Profitant de ce zèle, Aïdan, élu roi de ce petit Etat, en 574, voulut affermir sa royauté en se faisant sacrer par le saint abbé.

Cependant cette colonie scotique était encore soumise par une redevance annuelle aux monarques irlandais. Columba prit la résolution de profiter de l’influence qu’il avait dans sa patrie pour l’affranchir de ce tribut. En conséquence, il retourna dans cette Irlande, qu’il croyait ne jamais revoir, en compagnie du roi qu’il venait de sauver, pour s’entendre avec les principaux chefs de ce pays.

Depuis le départ de Columba, les affaires avaient marché. Diarmid, le persécuteur du saint, était mort tristement dans un combat, et avait été remplacé sur le trône suprême des Scots par Aïdh, de la même famille que Columba.

Aussitôt qu’il apprit l’arrivée de son cousin, ce roi convoqua un synode à Drumceitt, où fut acceptée, pour la colonie irlandaise, l’immunité de tout tribut.

Au sortir de cette assemblée, Columba visita tous les monastères qu’il avait fondés jadis avant son exil, marquant son voyage par des guérisons, des prédictions ou des révélations miraculeuses. Il reçut de tous les religieux, qui le regardaient comme un saint l’accueil le plus empressé.

Un jour, dit la légende, le saint se trouvait au milieu des frères d’un monastère qu’il avait fondé, lorsqu’un pauvre petit écolier à la langue épaisse et à l’aspect plus épais encore, employé aux occupations les plus viles, se glissa dans la foule, et s’approchant du grand abbé, sans être aperçu, touche le bord de sa robe par derrière. Columba s’en étant aperçu se retourna, et, prenant l’enfant par le cou, se mit à l’embrasser. Les religieux s’exclamèrent : « Lâchez, lâchez donc ce petit imbécile. – Patience, dit Columba ; puis s’adressant à l’enfant qui tremblait de peur : « Mon fils, ouvre ta bouche et montre-moi ta langue. » L’écolier obéit, de plus en plus intimidé : l’abbé fit le signe de la croix sur sa langue et ajouta : « Cet enfant qui vous paraît si méprisable, que personne ne le méprise désormais ! Il grandira chaque jour en sagesse et en vertu, il comptera parmi les plus grands d’entre vous ; Dieu donnera à cette langue que je viens de bénir le don de l’éloquence et de la vraie doctrine. »

La prophétie se réalisa à la lettre : l’enfant devint un grand saint et un grand docteur placé sur les autels et honoré sous le nom de saint Ernan.

Columba parcourut ainsi toute l’Irlande semant, pour ainsi dire, les miracles sur ses pas.

De retour à Iona il était toujours présent à ceux qui lui étaient chers, car il lui était donné d’assister à leurs souffrances, malgré les distances, et de les aider de ses prières.

Vie à Iona.

Malgré les incommodités et les faiblesses que la vieillesse apporte avec elle, le saint abbé était toujours en course. Tantôt il allait affermir les Pictes dans la foi, tantôt il allait en Irlande régler les affaires de ses monastères ; bientôt, accablé de fatigues, il se sentit obligé de rester à Iona.

A ce moment les apparitions angéliques devinrent plus fréquentes qu’elles n’avaient été jusque-là ; Les citoyens de la céleste patrie venaient consoler et fortifier leur futur concitoyen. Celui-ci avait bien besoin de leur secours pour ne pas faiblir dans les effroyables pénitences qu’il s’imposait.

Car, parvenu au terme de sa carrière, ce grand serviteur de Dieu se consumait en veilles, en jeûnes, en macérations. Sa vie, remplie de tant de généreux combats, de tant d’épreuves, de tant de travaux consacrés au service de Dieu et du Prochain, ne lui semblait encore ni assez pleine ni assez pure. A mesure qu’il approchait du but il redoublait d’austérités. Chaque nuit il se plongeait dans une eau glacée et y restait pendant le temps qu’il fallait pour réciter un psautier.

Un jour il rencontra une pauvre femme qui ramassait des herbes sauvages et même des orties ; il la questionna et apprit d’elle que sa misère la réduisait à n’avoir pas d’autre nourriture. Sur quoi le vieil abbé se reprocha amèrement de n’en être pas encore arrivé là : « Voilà, dit-il, cette pauvre femme qui trouve que sa misérable vie vaut la peine d’être prolongée à ce prix ! Et nous qui prétendons mériter le ciel par nos austérités, nous vivons dans le relâchement. »

Rentré au monastère, il ordonna qu’on ne lui servît plus d’autres mets que les mêmes herbes sauvages et amères dont la mendiante faisait sa réfection, et gronda son ministre qui y avait mêlé un peu de beurre.

La beauté de son âme affranchie par tant de mortifications des entraves du corps resplendissait à l’intérieur par une lumière céleste qui le suivait partout.

Sa mort est retardée. – Ce symptôme avant-coureur de la délivrance se manifesta pendant plusieurs années avant la fin de sa vie qu’il espérait voir arriver plus tôt. Mais ce reste d’existence dont il aspirait à être déchargé lui était disputé par l’amour filiale de ses disciples et par les ardentes prières des chrétientés fondées par son zèle.

Deux de ses religieux, qui travaillaient avec lui, un jour d’hiver de l’an 593, virent sa figure exprimer subitement les émotions les plus contraires : c’était d’abord une joie béatifique qui fit bientôt place à une morne tristesse. Les deux moines le pressèrent de questions auxquelles l’abbé refusa de répondre. Alors ils se jetèrent à genoux et le supplièrent avec larmes de ne pas les contrarier en leur cachant ce qui venait de lui être révélé : « Chers enfants, leur dit-il alors, je ne veux pas vous affliger. Sachez donc qu’il y a aujourd’hui trente ans que j’ai commencé mon exil en Ecosse. Depuis longtemps je demande à Dieu de faire finir mon pèlerinage avec cette trentième année et de me rappeler à la céleste patrie. Quand vous m’avez vu si joyeux, j’apercevais déjà les anges qui venaient chercher mon âme, mais tout à coup je les vois s’arrêter sans pouvoir avancer, parce que le Seigneur a moins écouté ma prière que celles de tant d’églises qui ont prié pour moi et qui ont obtenu, bien malgré moi, que mon séjour dans ce corps fût prolongé de quatre années. Voilà pourquoi vous m’avez vu retomber dans la tristesse. Mais dans quatre ans j’irai sans faute rejoindre mon Sauveur. »

Columba continua ses travaux apostoliques. Au bout de quatre années ainsi prédéterminées, il disposa tout pour son départ.

Le samedi 8 juin 597, qu’il savait être le jour prédestiné, il voulut visiter une dernière fois le monastère. Appuyé sur son fidèle ministre Diarmid, qui l’avait suivi d’Irlande, il se rendit au grenier du couvent pour le bénir. En y voyant deux grands monceaux de blé provenant de la dernière récolte, il dit : « Je vois avec bonheur que ma chère famille monastique, si je dois la quitter cette année, n’aura pas du moins à souffrir de la disette.

- Père bien-aimé, lui dit alors Diarmid, pourquoi donc nous contrister en nous parlant de votre mort prochaine ?

- Eh bien ! répondit l’abbé, voici un petit secret intime que je te révèle, si tu veux me jurer à genoux de n’en rien dire à personne avant mon départ. C’est aujourd’hui samedi, le jour que l’Ecriture sainte appelle le jour du sabbat ou du repos. Et ce sera bien véritablement le jour de mon repos, car il sera le dernier de ma laborieuse vie. Cette nuit même, du samedi au dimanche, j’entrerai dans le chemin de mes pères. Tu pleures, cher Diarmid, mais console-toi, c’est mon Seigneur Jésus-Christ qui daigne m’inviter à le rejoindre ; il m’a révélé que ce serait pour cette nuit. »

Après avoir prononcé ces paroles le vieillard s’avança vers un monticule d’où l’on pouvait voir toute l’île d’Iona et tout le monastère, et de là il étendit les deux mains pour prononcer sur le sanctuaire qu’il avait élevé une bénédiction prophétique : « Ce petit endroit si bas et si étroit, dit-il, sera grandement honoré, non seulement par les rois et les peuples des Scots, mais encore par les chefs étrangers et les nations barbares ; il sera même vénéré par les saints des autres Eglises. »

Mort de saint Columba

Il redescendit au monastère, entra dans sa cellule et s’y mit au travail pour la dernière fois. Après quelque temps il s’arrêta au milieu du psaume qu’il transcrivait et dit : « C’est ici qu’il me faut finir. Baïthen écrira le reste. » Ce Baïthen était l’économe d’Iona et allait en devenir l’abbé.

Columba alla ensuite assister aux vigiles du dimanche dans l’église ; puis rentrant dans sa cellule il s’y assit sur les pierres nues qui lui servaient de lit et d’oreiller. c’est alors qu’il fit parvenir à ses frères son dernier message, qui est son testament monastique : « Voici, chers enfants, ce que je vous recommande par mes paroles : Que la paix et la charité, une charité mutuelle et sincère, règnent toujours entre vous ! Si vous en agissez ainsi en suivant les exemples des saints, Dieu, qui fortifie les justes, vous aidera, et moi, qui serai auprès de lui, je l’interpellerai pour vous, et vous obtiendrez de lui non seulement toutes les nécessités de la vie présente en quantité suffisante, mais encore les récompenses de la vie éternelle réservée aux observateurs de sa loi. »

Cela dit, il se tut pour toujours. Mais à peine la cloche de minuit eut-elle donné le signal des matines de la fête qu’il se leva et courut plus vite que tous les autres religieux à l’église, où il s’agenouilla devant l’autel. Diarmid le suivit ; mais comme l’église n’était point encore éclairée, il ne put le rejoindre qu’en marchant à tâtons, et en s’écriant d’une voix plaintive : « Mon Père où êtes-vous ? » Il le trouva couché à ses côtés et, soulevant sa tête vénérable, il la posa sur ses genoux. Toute la communauté arriva bientôt avec des lumières. A la vue de leur père mourant, tous pleuraient. L’abbé ouvrit les yeux et promena à droite et à gauche un regard empreint d’une joie sereine et rayonnante. Puis, aidé par Diarmid, il leva de son mieux sa main droite pour bénir en silence tout le chœur des moines. Sa main retombée, il rendit le dernier soupir.

Les miracles qu’il avait faits pendant sa vie et ceux qui suivirent sa mort répandirent son culte au loin et le gravèrent fortement dans le cœur des Irlandais qui ont gardé jusqu’aujourd’hui, malgré leurs malheurs, ou plutôt à cause de cela même, l’amour du grand saint Columba.